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Pensées, humeurs, écrits, articles, de tout et du rien.

Lettres aux morts pour les vivants

La gloire de leur maire

Très cher Marcel,

Si j’ose vous déranger à La Treille dans ce village marseillais où vous reposez depuis le 18 avril 1974, ce n’est pas uniquement pour vous remercier de m’avoir donné l’impression de ne parler qu’à moi quand, enfant, ballottée au gré des vents et marées des (bonnes et mauvaises) décisions des grands, je rêvais d’entendre ces accents chantants. Avec Joseph, Fanny, Manon, Ugolin, vous avez illuminé les murs de ma cellule familiale, laissant de côté la folie des adultes pour me plonger avec délice dans le bonheur des joies simples de l’enfance, fût-il de papier au sein d’un région inconnue qui exhalait les senteurs exotiques de la farigoulette et du romarin.

Ce n’est pas non plus pour vous raconter mon premier voyage à l’âge de vingt ans sur la côte méditerranée qui borde vos terres. Je vous épargne volontiers l’enfer enduré en plein été en tant que jeune serveuse à Saint Tropez qui me poussa à embarquer sur Lélantina, une goélette aurique de plus de vingt-cinq mètres pour deux mois de traversée enchanteresse en tant qu’hôtesse d’accueil. Voyage heureux s’il en est à bord de cet « oiseau du large » qui, sous la haute protection de ses voiles, au quart ou endormie dans le filet de la proue, me réconcilia avec ceux que j’avais fuis, avec l’espoir d’une vie meilleure. À ce stade de mes vingt ans, je n’avais pas encore foulé les sols pierreux de la Provence et encore moins arpenté les trottoirs de Marseille. Il me fallut attendre mes années parisiennes pour qu’à la faveur d’une rencontre je découvre le Var et ses odeurs entêtantes chauffées par des rayons cuisants. Alors vos mots avaient rejailli et c’est lors de ces années théâtre où je me plaisais à faire l’actrice que je découvris Topazele Shpountz et Fanny. C’était à la fin du siècle dernier. Vous nous aviez quitté vingt ans plus tôt. Et si chaque séjour à Sainte-Anastasie-sur-Issole me remémorait ces lectures salvatrices, loin de mes yeux, Marseille, pourtant à quelques encablures, conservait tous ses secrets. Jusqu’en 2002 où un emploi me mena enfin et occasionnellement dans ses rues pentues et tortueuses qui n’étaient pas sans me rappeler Chicago, tout au moins ce que j’en avais vu dans le célèbre Inspecteur Harry. Preuve s’il en est que cette ville est bien un décor de cinéma. Vous ne vous y êtes pas trompé.

Dès lors du Vieux Port au Vallon des Auffes en passant par le Panier, le Fort Saint Jean et même en séjournant à plusieurs reprises entre le Cour Julien et la Plaine où vous vécûtes, au fil de mes rendez-vous annuels, j’ai fait mieux que d’arpenter son sol.

J’ai ressenti l’abandon de ceux qui y habitent.

Car oui, si je vous écris cher Marcel, si je vous dérange dans votre sépulture, c’est parce que Marseille, votre ville, celle des Marseillais et oui, j’ose le dire, même si certains détournent la tête, celle de tous les Français, est abandonnée.

Certes, la French Connection qui décima une bonne partie de la jeunesse américaine dans les années 1970 à coup d’héroïne, les règlements de compte réguliers dont les journaux font depuis des décennies leurs brèves tout comme les sempiternels pots de vin et grèves des éboueurs ne donne pas à Marseille l'image d'une ville recommandable. Pour autant, elle est la deuxième plus grande ville de France. Et dans ce top 10, la première en matière de pauvreté.

Le taux de chômage dépasse les 18%. Avec plus de 100 000 crimes et délits recensés en 2016, la violence ne recule pas. La drogue circule mieux qu’une voiture sur une autoroute déserte ; elle n’a pas, elle, de limitation de vitesse et encore moins de radars. Mais, ce qui fait l’exception marseillaise car à vrai dire les évolutions sont du même ordre dans les autres métropoles françaises, ce sont ses vieux murs qui s’écroulent.

Votre ville, les quartiers de votre jeunesse partent en lambeaux.

Avec l’aide d’une poignée de politiciens bien placés qui, en laissant l’insalubrité gagner du terrain, opèrent une gentrification forcée des quartiers.

Mais revenons aux faits. L’histoire remonte au 5 novembre 2018. Ce n’est pas très lointain à l’heure où j’écris mais il me semble important de le rappeler. On oublie si vite par les tweets qui courent.  Ce lundi-là donc, à 9h05, deux immeubles se sont écroulés rue d’Aubagne dans le quartier central et historique de Noailles. Huit personnes, huit locataires de logements insalubres ont trouvé la mort dans cette catastrophe qui aurait pu être évitée.

Si la poignée de politiciens en place depuis des lustres n’était pas une bande de malfrats.

Si les impôts des Marseillais, les aides de l’État avaient été versées dans leur totalité puis employées à rénover.

Si les propriétaires avaient été obligés de louer un logement décent, dès la première alerte.

En clair, si la loi avait été respectée.

Vous me direz, à Marseille, la loi…c’est celle de la rue, de la grande gueule, du bail verbal, de celui qui a les plus grosses (maisons, insultes, kalachnikov).

Pourtant les habitants se sont organisés en créant le Collectif du 5 novembre le jour-même, des centaines de voix se sont élevées, des banderoles ont défilé. On a même vu des articles publiés dans la presse nationale ! Pour tout dire, ce fut un scandale. Une semaine, un mois, guère plus. Car, en dehors des arrêtés de périls depuis ce lundi funeste (on en dénombre 15 chaque mois depuis janvier 2019), des arrestations et de la criminalisation des militants qui se battent pour un (re)logement digne et urgent, d’une charte signée entre les associations, la ville de Marseille et l’État et adoptée par le Préfet et le Maire le 2 juillet 2019, les sinistrés vivent encore pour la plupart dans des hôtels miteux quand on ne leur propose pas des appartements hors de prix.

Et pendant ce temps-là, un « arapède » au nom de garage annonce qu’il ne se représentera pas aux prochaines élections souhaitant, sous les applaudissements de ceux qui en ont bien profité depuis 1995, bonne chance à Marseille.

Il va en falloir de la chance et surtout du courage à ses habitants pour être relogés décemment. Surtout quand on sait qu’un procès injuste se tiendra le 2 juillet 2020. Hélas, ce ne sera pas celui du maire sortant, de son adjointe au logement qui a démissionné et encore moins celui de l’État. Ce ne sera pas non plus celui des promoteurs véreux, ni des marchands de sommeil. Ce sera celui d’un homme, d’un chercheur et d’un militant qui agit contre le mal-logement.

Ce sera celui de ces citoyens partout en France qui, depuis des mois, perdent un œil, une main, un doigt, un logement, un salaire, un travail.

Ce sera celui de tous ceux qui, comme Jean et Manon, résisteront aux manques et aux privations et se battront jusqu’au bout.

Pour le respect et la dignité.

Au nom des murs de Marseille, symboles d’un pays tout entier en train de sombrer.

Sauf si la gloire des prochains maires résulte de la victoire des opprimés. Car, comme vous l’écriviez « C'est très joli d'être innocent ; il ne faut pas en abuser. »

Élodie Torrente

(Tous droits réservés)

Je ne veux pas être complice

Ou comment les Français vous ont oublié, très cher Émile Zola.

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Ma vie d'autrice

Se relever, toujours.

 

Il y a un an, j'écrivais un article sur mes illusions perdues. Je faisais un bilan amer d'une industrie de l'édition toujours plus concurrentielle, capitaliste et irrespectueuse de l'humain ; pléonasme quand tu nous tiens. 

 

Un an plus tard, l'avis demeure inchangé. Les autrices et auteurs souffrent, qu'ils entrent dans le métier où y naviguent depuis des décennies. David Camus, un confrère multi-publié, ancien éditeur et agent littéraire, partageait récemment  sa colère après certains de ses éditeurs, qui, pour des raisons parfois explicables, ne respectent plus rien. Et encore moins (comme si c'était possible !) celles et ceux sans qui cette industrie du livre n'aurait plus qu'à fermer ses  bureaux, rentrer ses camions en or  (environ 20% du prix d'un livre HT  revient à la distribution) et partir à la conquête d'un autre domaine.

 

Ce qui a changé, un an plus tard, c'est mon engagement à La Ligue des auteurs professionnels. Adhérente depuis sa création en 2018, je me suis présentée à l'élection du Conseil syndical en mai 2024. Je ne supportais plus de m'agacer derrière mon écran, de me sentir inutile,  d'être seule. Je voulais m'engager pour une cause. Défendre mes consœurs et confrères fut ma première envie mais pas n'importe où. Dans ce syndicat dont le ton et l'énergie m'ont séduite dès le départ. 

 

Contre toute attente, j'ai été élue en juin de la même année, il y a donc un an et demi maintenant.

 

Dès le premier séminaire de juillet 2024, j'y ai rencontré des auteurices animé·es par la même conviction : la défense et l’accompagnement de ces travailleuses et travailleurs oublié·es de la culture que sont les auteur·ices du livre. Outre une équipe bienveillante de bénévoles et de salariées, les sujets engagés,  les apports de chacun dans les différentes commissions, la démocratie qui règne au  Conseil, loin de la pyramide patriarcale habituelle si chère au capitalisme, j'ai repris espoir.

 

Pourtant, les attaques extérieures n'ont pas manqué. De l'IA au déni de démocratie dans la gestion de la Sécurité sociale des artistes auteurs en passant par le combat pour la continuité de revenus, contre les violences sexistes et sexuelles à Angoulême notamment et plus largement l'extrême-droitisation actuelle de la culture, les pouvoirs publics comme les industriels et certains OGC semblent s'être ligués contre celles et ceux sans qui les livres, les films, les galeries, les scenarii , les musiques ne seraient que pages blanches, œuvres invisibles, ne seraient que silence. Ces auteur·ices et artistes sans qui les citoyen·nes ne seraient plus que des machines à produire pour les plus riches, fermés au monde sensible, éloignés de leur humanité et, soyons fou en cette époque individualiste et individualisante, de celle des autres. 

 

Dans cette "politique de l'épuisement" qu'il m'a été donné de vivre et d'observer, j'ai renforcé mon engagement. J'ai appris, beaucoup. J'apprends, encore. Et si ma colère demeure, grâce au collectif, grâce à la force et à la cohésion d'équipe de cette Ligue des auteurs professionnels, grâce à nos rires, à nos larmes parfois, à nos batailles toujours pour le respect de notre travail d'autrices et d'auteurs, je me suis apaisée. 

 

Le feu de l'engagement brûle plus que jamais en moi. Notre détermination est grande. Les obstacles extérieurs jonchent le chemin de notre syndicat. Nos revendications ne sont pas toujours entendues mais elles sont là, posées sur la table. Elles se conjuguent même en intersyndicale. Nous sommes ensemble et nous sommes nombreux·ses à les partager. 

 

C'est pour toutes ces raisons que j'ai décidé de passer un cap. Le 20 février dernier, j'ai levé la main pour occuper la nouvelle fonction de vice-présidente de la Ligue des auteurs professionnels. Non pour le titre qui attire les regards, mais parce que nous ne serons pas trop de deux avec Thomas Fouchault, président de la Ligue pour représenter nos adhérent·es auprès des acteurs culturels et des pouvoirs publics. 

 

Je rentre ainsi un peu plus dans la bataille.

Je ne suis plus seule.

Et j'en suis très heureuse. 

J'ai toujours apprécié d'être le petit caillou dans la chaussure.

 

E.T

 

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Près de vingt ans plus tard

Et maintenant ?

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